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Conférences de Carême 

   

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour

   
  Père Patrice Renier
   
 

Dans un témoignage sur sa conversion, dans l’émission « Un cœur qui écoute » sur la chaîne KTO, Alexia Vidot explique comment elle est très marquée par les lettres de St Paul, en particulier par le prologue de l’épître aux Ephésiens : « Béni-soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui nous a élu en lui dès avant la fondation du monde pour être saints et immaculée en lui, dans l’amour ». Elle commente : « J’ai compris que je n’étais pas le fruit du hasard, mais le fruit d’une pensée de Dieu. Benoît XVI, au début de son pontificat a dit : « Chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu, est voulu, aimé et nécessaire. » Quand on sait ça, dit-elle, ça change tout. La foi qui est né dans mon cœur à ce moment-là, c’est vraiment une rencontre avec une personne et j’ai cru à l’amour de Dieu. Et ça je le ressentais dans chaque page de la Bible »

Ce témoignage nous aide à comprendre s’il est besoin, que si « Chacun de nous est le fruit d’une pensée de Dieu, voulu, aimé et nécessaire. », ce Dieu ne peut pas nous ignorer mais qu’il s’occupe de nous dans les moindres détails de notre être et de notre vie et donc de notre subsistance.
Cette réflexion nous oriente déjà vers la compréhension du thème de cette conférence : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »

Avant d’entrer plus profondément dans ce thème, je voudrais avec vous réfléchir un instant sur le sens de la prière. Je relève encore deux passages du témoignage d’Alexia : « La foi …c’est vraiment une rencontre avec une personne. » Et sa conclusion : « j’ai cru à l’amour de Dieu ».

L’amour de Dieu me fait entrer dans la prière

Mais qu’est-ce donc que la prière ? Les publications et conférences sur ce sujet sont nombreuses et même très nombreuses.
Pour certains, la prière c’est dire des prières. Les prières peuvent être belles et ne pas être la prière ! J’ai dit mes prières et donc je peux passer à autre chose.
Cette fidélité à mes prières comme à ma messe, me rassure. Dieu est content c’est sûr, et moi je suis bien. En fait mes prières m’ont rendu Dieu favorable, car j’ai fait mon job !

Est-ce cela la prière ? … Les prières écrites ne sont pas « La prière ». Si elles existent, c’est pour porter ma prière ; m’aider à entrer dans la prière. Car fondamentalement la prière est une rencontre. Ce n’est pas un acte magique.
Prier, en latin « orare » signifie « parler à », et donc par extension « être en relation avec quelqu’un ». Et donc aussi « l’écouter ».

La prière de Jésus, le « Notre Père » génère une relation. Une rencontre avec son Père
qui est devenu par Jésus et en Jésus, « Notre Père ». On ne peut donc dire le « Notre Père » comme une fable de Lafontaine. Il ne s’agit pas de jouer au perroquet. Et il ne s’agit pas de quantité mais de qualité. Le « Notre Père », c’est une rencontre, c’est une relation de personne à personne. Cela fait penser à la rencontre de Bernadette avec Marie à Lourdes. Parlant de cette rencontre, Bernadette dira : « Elle m’a parlé comme une personne parle à une personne. »
Dire le « Notre Père », c’est s’ouvrir à la rencontre avec le Père qui est déjà là : « Plus présent à moi-même, dirait St Augustin, que moi-même ». Le Père qui me connaît mieux que je me connais moi-même puisqu’il m’a créé et me tient en existence dans un amour inconditionnel et éternel.

Sa Présence m’ouvre à une intimité

Cette rencontre demande du silence pour descendre dans son cœur - un Père du désert disait que pour garder une eau pure, il faut éviter de la remuer sans cesse. » -  cette rencontre demande du silence pour descendre dans son cœur et reconnaître sa Présence toujours là, une Présence lumineuse : le « JE SUIS » révélé à Moïse sur le Sinaï… Ce « JE SUIS » de la révélation de Dieu à Moïse est essentiel, car tout le monde parle de Dieu, toute les religions se servent du mot « Dieu ». Et donc, quand je dis « Dieu » de quoi, de qui est-ce que je parle ?...
Dieu a donné son nom à Moïse : « JE SUIS ». Mon Dieu c’est « JE SUIS » et Jésus est le chemin vers lui. St Paul écrit en parlant de Jésus « En lui habite la plénitude de la divinité » et la préface de la messe de Noël : « Maintenant nous connaissons en lui, Dieu qui s’est rendu visible à nos yeux » ; On peut comprendre alors ce que Jésus dit de lui-même dans l’Evangile :  « Avant qu’Abraham fut, JE SUIS ». Jésus lui-même est ce « JE SUIS » qui se révèle au Sinaï. « Moi et le Père, nous sommes UN » dira-t-il encore. C’est pourquoi il peut nous conduire à la Source : « Le PERE » toujours présent à notre présent. C’est pour cela qu’il connaît la prière qui nous convient, une prière quasi sacramentelle, sa prière, pour nous unir au Père. En ce moment même, nous sommes tournés vers le Père, présent à chacun de nous et à nous tous ensemble. Nous ne devons pas penser le Père comme étant dans le passé ou dans le futur, mais dans le présent, notre présent. Il est là ! Souvenons-nous de la Parole de Jacob au livre de la genèse 28, 16, alors qu’il est pris dans un songe : « En vérité, le Seigneur est là et je ne le savais pas. » Ce n’est pas parce qu’il ne le savait pas que Dieu était absent. Non il était là avant même qu’il en fasse l’expérience. Je ne parle pas à un Père absent où lointain. Non, il est là et déjà là avant que je m’ouvre à sa présence. Ce n’est pas parce que quelqu’un me dit que Dieu n’existe pas que cela doit me déstabiliser. En effet, ce n’est pas parce que pour lui Dieu n’existe pas, qu’il n’existe pas. Il est là malgré la négation de son existence ! Ainsi la prière est toujours dans l’ici et maintenant. Et la plus belle prière, c’est d’entrer en présence de ce Dieu-Père toujours présent. C’est ainsi que Jésus dira dans la synagogue de Capharnaüm : « Aujourd’hui s’accomplit cette parole ». C’est toujours l’aujourd’hui de Dieu. La prière veut nous y ajuster. C’est ici et maintenant l’instant de la rencontre. Il nous faut quitter notre passé et ne pas nous projeter dans un avenir aléatoire, pour vivre la rencontre au présent. Là est la Source de ma vie quel que soit notre situation ou notre état de vie : mon présent !

Maurice Zundel raconte comment une jeune fille handicapée à qui on voulait apprendre le « Notre Père » ne put aller plus loin que « Père ». Elle le disait avec une telle luminosité, prise dans la présence, un tel Amour, qu’elle ne pouvait dire que : « Père ! … Père ! … Père ! »
Son cœur était bouleversé par la Présence lumineuse du Père. Elle vivait l’instant présent.  Elle le touchait et se sentait exister, elle le rejoignait dans son être de Père en tant que son enfant.

La prière est donc une rencontre. Non pas une affaire de mots, mais une affaire de cœur. S’il y a des mots, ils sont là pour conduire à la rencontre du cœur, au « cœur à cœur », un cœur à cœur qui ouvre un espace intérieur ou la Parole devient Silence, devient Présence. La jeune fille handicapée l’avait expérimenté : « Père ! »

La Paternité appelle la filiation

Ainsi le « Notre Père » est à dire avec beaucoup de respect, de révérence et d’amour. Il est là celui à qui je m’adresse. Non pas dans son ciel derrière les nuages ou dans une autre galaxie, il est là où je suis et si je dis « Notre Père », c’est que je reconnais que je suis fils de ce Père, fille de ce Père, et le « Notre » que je suis frère ou sœur de celui ou celle qui le dit avec moi. C’est une affaire de famille ! Mais comme dans une famille, le « Nous » existe parce qu’il y a des « JE » car chacun est unique et différent. Le « Nous » n’est pas le « Nous » de la foule indifférenciée, mais la communion d’autant de « JE » qui reçoivent leur vie du même Père, dans l’unique Fils qui a pris notre humanité et s’en est fait solidaire. La relation avec le Père est commune car elle est premièrement intime à chacun. Elle est commune par le fait que pour chacun elle est relation au même Père.
Je comprends alors que la Parole du Père à son Fils, à Jésus, s’adresse aussi à moi : « Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour … toute ma joie … toute ma faveur ! » (Mc 1, 11)
Autant de mots possibles et vrais …
Je ne puis dire le « Notre Père » que dans l’amour du Père qui me reconnaît comme son enfant et me revêt d’un habit de lumière : « apportez la plus belle robe et l’en revêtez, mettez-lui un anneau au doigt et des chaussures aux pieds. » (Lc 15, 22)
Aussi quand je dis :
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », Je sais déjà qu’il me le donne : « Quel est d’entre vous l’homme auquel son fils demande du pain, et qui lui remet une pierre ? interroge Jésus. Ou encore s’il lui demande un poisson, lui remet-t-il un serpent ? Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonne chose à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui l’en prient. » (Mt 6, 10-11)

Comment demandez pour recevoir

Cela dit, peut-on tout lui demander ?  Ecoutons St Jean dans sa 1ère lettre : « Voici l’assurance que nous avons auprès de Dieu : si nous faisons une demande selon sa volonté, il nous écoute. Et puisque nous savons qu’il nous écoute en toutes nos demandes, nous savons aussi que nous obtenons ce que nous lui avons demandé. »

St Jean nous dit : pour que Dieu écoute et exauce nos demandes, il faut qu’elles correspondent à sa volonté : « Si nous faisons une demande selon sa volonté, il nous écoute. »
En effet, si ce que nous demandons ne correspond pas à ce qui est bon pour nous ou pour ceux pour qui nous prions, Dieu ne peut nous exaucer. Et souvent nous ne savons pas ce qui est bon,
et nous pouvons aussi nous tromper sur ce qui est bon, parfois avec la meilleure intention du monde, parfois ce peut-être aussi par égoïsme ou comme lorsque nous appuyons sur le bouton d’un distributeur automatique.

C’est ainsi que la 1ère chose à demander, c’est l’Esprit-Saint, c’est ce que le Père veut nous donner en 1er : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11, 13)

Pourquoi demander d’abord l’Esprit-Saint ?C’est que nous sommes souvent parasités dans nos demandes par tout un brouhaha intérieur, des sentiments contradictoires ou intéressés qui nous empêchent de voir clair sur nos vrais besoins : « l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, écrit St Paul, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables. Et Dieu, qui scrute les cœurs, connaît les intentions de l’Esprit puisque c’est selon Dieu que l’Esprit intercède pour les fidèles. »(Rm 8, 26-27)

L’Esprit-Saint est le compagnon indispensable de notre prière et la petite voix qui nous éclaire dans nos demandes !

Notre prière doit être chrétienne

Avant de donner le « Notre Père » à ses disciples, Jésus les met en garde et il nous est bon d’écouter ce qu’il dit : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé. »

Alain Noël, dans son très beau livre « Le Notre Père, échelle du salut » écrit : « Nous pouvons être chrétiens avec une mentalité de païens à tendance introvertie. Le « Notre Père » devient alors une prière magique, incantatoire, figurant au panthéon des prières, dans le grimoire des magiciens, dans les incantations de l’abbé Julio où, avec le renfort de nombreux signes de croix, on essaie de forcer, Dieu, la nature à agir selon NOTRE volonté. Dans ce cas, la prière s’appuie sur notre volonté propre, sur la crainte, et non sur la foi confiante en notre Père du ciel. » (éd. Mame 2015 – p. 18)
Notre prière doit être chrétienne. Que nous dit Jésus : « votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé. »

Si nous sommes appelés à demander, une demande dans l’Esprit-Saint, ce n’est pas parce que Dieu a besoin de savoir ce qu’il nous faut, il le sait, c’est parce que nous avons besoin de le dire pour qu’en ayant conscience, nous soyons disponibles pour le recevoir. L’Esprit-Saint nous inspire ce qu’il est bon de demander et en le disant nous sommes prêts à l’accueillir : "Les paroles nous sont nécessaires, à nous, écrit St Augustin dans sa lettre à Proba, afin de nous rappeler et de nous faire voir ce que nous devons demander. Ne croyons pas que ce soit afin de renseigner le Seigneur ou de le fléchir. »

Le « Notre Père » est la seule prière que Jésus nous a laissé. C’est sa prière. En la prononçant avec le cœur, en Jésus et dans l’Esprit-Saint, nous avons la certitude de demander ce que nous devons demander. Et que les demandes correspondent au vouloir du Père.
Aussi lorsque je dis : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » je sais que le Père écoute et qu’il exauce ma demande. Il nous faut être comme l’Enfant qui attend tout de son Père et qui se blottit contre lui.

L’Enfance spirituelle, la bonne attitude

 L’enfant est totalement dépendant de ses parents. Nous n’aimons pas beaucoup être dépendant de quelqu’un. Le second récit de la création montre combien Adam et Eve était heureux dans la dépendance signifiée par l’arbre de la connaissance du bien et du mal dont il ne fallait pas manger. La raison donnée par Dieu était que s’ils en mangeaient, ils seraient passibles de mort. Non pas de la part de Dieu, Dieu ne peut que donner la vie, mais en raison de leur désobéissance. La parole de Dieu, en les mettant en garde, est source de vie. Ils doivent accepter de cheminer avec Dieu en dépendance de celui qui est leur créateur, qui leur a donné la vie et qui ne peut que leur donner du bon et du vrai. Dieu qui, tout amour, ne leur veut que du bien.
Le tentateur, sous l’aspect du serpent au corps tortueux et à la langue double, apporte le soupçon : « Pas du tout, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous deviendrez comme des dieux qui connaissent le bien et le mal. »  (Gn 3, 4-5) Le soupçon sur Dieu ! Dieu le cachotier ! Dieu qui leur cache la vérité en leur donnant une interdiction. Dieu les verraient-ils comme des rivaux ? Aurait-il peur qu’ils prennent sa place : « Dieu sait que si vous en mangez, vous deviendrez comme des dieux ! »  Ce qui veut dire : « comme lui ! » Voulant demeurer le seul maître il vous bride par une interdiction. Adam et Eve qui représentent l’humanité, vont accueillir ces pensées et passer d’une dépendance lumineuse à une indépendance tortueuse. Cette expérience négative ou la séduction et l’orgueil vont les conduire à s’approprier ce qu’ils auraient dû recevoir comme un don en temps voulu, va créer en eux une cassure, un enfermement et une image déformée de Dieu vu comme un « dominateur », d’où la difficulté à lui faire confiance. Il ne le voit plus par l’intérieur dans une relation intime pleine d’amour, mais de l’extérieur comme des esclaves envers leur maître et donc à l’extérieur d’eux-mêmes comme une idole.
La blessure est profonde, et le Père va devoir envoyer son Fils pour apporter la guérison et restaurer la confiance. Lorsque Jésus demande à ses disciples de dire dans leur prière : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. », il sait la difficulté à y croire car ce qu’il demande c’est une entière confiance, une confiance de petit enfant : « Si vous ne devenez comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux »(Lc 18, 3). Il s’agit d’adhérer à la dépendance retrouvée, une dépendance sans faille qui s’en remet entièrement à un autre, sans soupçon et sans peur.
Je voudrais ici donner le témoignage d’une jeune femme, Nassera Frugier, qui vivant une situation difficile qui devait la conduire à se séparer de son compagnon violent, découvrit qu’elle était enceinte. Après avoir hésité à garder le bébé qu’elle portait, la vie fut la plus forte et elle le garda avec toute sa tendresse de mère. Voilà ce qu’elle dit lors d’un témoignage : « Je savais qu’une nouvelle vie de galère, d’épreuve m’attendait, je savais que j’aurais à l’élever toute seule, mais je savais aussi que l’amour de mon fils me sauverai la vie parce que j’étais une écorchée vive et j’implorai la mort déjà. J’étais déjà enfermée dans une profonde souffrance psychique à cette époque-là. Dès que Julien est né j’ai remercié Dieu, c’était tellement beau de donner la vie, Ensuite les solutions on les trouve. Je n’avais pas d’argent, je n’avais pas de diplôme, je n’avais pas de métier, je n’avais rien du tout, et ça vient au fur et à mesure. Ma prière était entendue au fur et à mesure chaque jour en fait, et il m’était donné ce dont j’avais besoin, ni plus, ni moins, pour élever Julien. »
« Ma prière était entendue au fur et à mesure, chaque jour en fait, et il m’était donné ce dont j’avais besoin, ni plus, ni moins. »
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »
La dépendance demande de reconnaisse sa fragilité et son incapacité à se suffire à soi-même.  Déconnecté du Père comme la lampe l’est du courant lorsqu’on retire la prise, il est impossible de vivre dans la lumière et dans la paix du cœur, en bonne relation avec lui et avec autrui. Chacun et tous et le Père lui-même, devienne des ennemis potentiels car on se prend pour la vraie lumière et on juge de tout.

Jésus lui, le Fils du Père, s’est toujours revendiqué du Père. Il se sait dépendant du Père : « C’est le Père qui m’a envoyé … », « Je suis venu pour faire la volonté du Père », « Je ne fais rien que j’ai vu faire au Père ». Il n’y a pas de soupçon en lui vers le Père : « Le Père et moi, nous sommes un. » C’est la dépendance de l’amour. Et cette confiance, il la conservera jusqu’à la croix, alors qu’il semble abandonné du Père : « Père, en tes mains je remets mon esprit. »
Jésus est le chemin et il nous invite : « Suis-moi ! » « Suis-moi dans la confiance au Père ! » Et il nous donne des repères dans son enseignement :

« Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ?
Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ?
Et au sujet des vêtements, pourquoi se faire tant de souci ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. 
Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux. Si Dieu donne un tel vêtement à l’herbe des champs, qui est là aujourd’hui, et qui demain sera jetée au feu, ne fera-t-il pas bien davantage pour vous, hommes de peu de foi ?
Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ?” ou encore : “Avec quoi nous habiller ?”Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.
Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » (Mt 6, 25-34)

 Lorsque Jésus demande à ses disciples : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », il sait et il l’enseigne : « votre Père céleste sait que vous en avez besoin »
Et encore :
« Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : “Qu’allons-nous manger ?” ou bien : “Qu’allons-nous boire ? … votre Père céleste sait que vous en avez besoin »
Comme je l’ai rappelé précédemment, c’est d’ailleurs ce qu’il dit à ses disciples juste avant de leur donner la prière du Notre Père :
« Votre Père sait de quoi vous avez besoin avant même que vous l’ayez demandé. »

L’enfant sait que son père sait car il se sait aimé de lui. Aussi en toute confiance il s’en remet totalement à lui :

« L’enfant est tellement fragile, explique Bruno Thévenin, qu’il est obligé de se confier à ses parents et il reçoit tout d’eux, la nourriture, l’éducation, la langue maternel, il reçoit tout de ses parents. De la même manière, si nous ne ressemblons pas à ces enfants, nous dit Jésus, « vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux ». Si vous n’attendez pas de moi tout, « vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux ». Et Jésus va dire dans l’Evangile de St Jean 15,5 : « sans moi, vous ne pouvez rien faire ». L’enfant sait qu’il ne peut rien faire sans ses parents, et le chrétien et je dirai l’homme, s’il est un peu raisonnable, sait qu’il ne peut aboutir à rien sans l’assistance de Dieu qui l’a créé et qui l’a sauvé. »
Le psaume 94 nous le chante : « Le Seigneur tient en main les profondeurs de la terre, et les sommets des montagnes sont à lui ; à lui la mer, c'est lui qui l'a faite, et les terres, car ses mains les ont pétries. » (Ps 94, 3-5)
Le 1er récit de la création dans le livre de la Genèse nous l’exprime : « Tout nous vient de lui, il a tout créé, les plantes, (les légumes,) les animaux, les poissons ». En un mot tout ce qui nous permet de subsister physiquement.  Normalement nous avons tout ce qu’il faut sur cette terre pour que chacun ait sa part de nourriture : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » Ce n’est pas « donne-moi », mais « donne-nous ». Nous le demandons pour tous. Nous le désirons pour nos frères et sœurs en humanité.

Nous sommes appelés à être parfait
comme le Père céleste est parfait

En le demandant, nous demandons notre propre conversion et celle de nos frères humains car dans son indépendance envers le Père, l’homme s’est accaparé les biens de la terre et nous voyons aujourd’hui où cela nous conduit. Car si Dieu fait fleurir la terre, nous, nous avons tendance à la faner.
En prenant son indépendance envers le créateur, l’homme s’est accaparé les biens de la terre à son profit. Du moins certains, au détriment des autres. Alors que Dieu avait remis la terre pour la cultiver en vue du service de tous et de chacun. Une minorité en récolte les fruits pour son profit.
Le Père comptait sur l’être humain créé à son image pour être son cœur, son intelligence et ses mains sur la terre, dans le service mutuel et fraternel. L’être humain s’est servi sans souci de son frère en humanité. Et aujourd’hui nous voyons cette inégalité dans le monde. Certains meurt de faim alors que d’autres jettent la nourriture.
Ce « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » est un appel au partage et à l’amour du prochain qu’il soit proche ou au loin : « Le Père ne fait pas de différence entre hommes » (Ac 10, 34) et il compte sur nous pour agir en son nom pour le bien de tous : « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48), nous dit Jésus.
Dans la société de consommation que nous connaissons, la nourriture est devenue pour certains, un moyen de s’enrichir. Pas de croissance sans consommation d’où la publicité à tous les coins de rues, à la télé ou sur internet, et de bien d’autres manières, pour nous inciter à acheter. On devient des marionnettes qui achetons pour mieux jeter des denrées dont nous n’avions pas besoin et qui finissent par se périmer. Je caricature un peu mais pas trop. Et pendant ce temps, des frères et sœurs de la grande famille humaine meurt de faim.
Et pourtant, le Père ne cesse de donner le nécessaire, mais à nous les hommes, ses enfants, de les recevoir de lui pour mieux les distribuer équitablement.
Il est important d’en prendre conscience. Cela me fait penser à la bénédiction au début du repas : « Bénissez nous Seigneur, bénissez ce repas, ceux qui l’ont préparé et procurez du pain à ceux qui n’en ont pas. » Allez Seigneur, débrouille-toi pour donner du pain à ceux qui n’en ont pas !  Mais non ! Il faut entendre « et donnez-nous de procurer du pain à ceux qui n’en ont pas. » Nous sommes les intendants du Père.
Si nous agissons comme les enfants du Père, dans la confiance, pour procurer ce pain, cette nourriture, nous verrons alors ce que signifie la « multiplication des pains ».
Il y a dans notre diocèse un lieu où deux fois par semaine on sert un repas à des personnes de la rue ou en précarité. L’une des responsables de cette distribution me disait : « Depuis deux ans que nous servons ces repas, nous avons toujours reçu les denrées nécessaires sans jamais dépenser un centime »
Ce qui signifie qu’il y a de la générosité, des personnes généreuses qui donnent, et qui sont, pour certaines sans le savoir, sont le cœur et les mains du Père. Donc il y a de la générosité et il y en a à travers différentes instances où des personnes se mettent au service des plus démunis pour leur apporter le nécessaire. Certains le font sur place et d’autres s’envolent vers des pays lointains : « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Sans le savoir elles font la volonté du Père en tant que ses fils et ses filles, comme Jésus, le Fils bien-aimé, fait pleinement la volonté du Père. Telle est d’ailleurs ce qui le nourrit : « Ma nourriture, dit-il à ses disciples, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin. »                     (Mt 4,34) En multipliant les pains, il fait la volonté du Père comme il la fait en devenant le « Pain de vie ». A travers le don qu’il fait, c’est lui-même qui se donne. Il se fait nourriture !
Nous aussi nous sommes appelés à être nourriture pour les autres de bien des manières, parfois par un simple sourire, parfois par un geste de tendresse, par un service, par notre bienveillance etc … En tout cela nous imitons le Père : « Soyez compatissant comme votre Père est compatissant, dit Jésus »

Du Pain de la terre au pain du ciel

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour »
Dans la traduction de la Vulgate qui est celle de St Jérôme au IVème siècle, nous trouvons pour ce qui est de l’Evangile selon St Luc (11,3) :
« Panem nostrum cotidianum da nobis cotidie »
Ce qui a conduit à la traduction latine que nous connaissons :
« Panem nostrum quotidianum da nobis hodie »
Il est donc question de pain quotidien pour aujourd’hui :
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Mais dans la même Vugate, nous trouvons pour ce qui est de l’Evangile selon St Matthieu (6, 11) :
« Panem nostrum supersubstantialem da nobis hodie »
Le pain « supra » ou « supersubstantiel »

Les deux adjectifs supersubstantialis et cotidianus traduisent pourtant tous deux le grec epiousios (grec moderne : επιούσιος), que nous trouvons dans le texte original grec (la Koïne) du Nouveau Testament, pour Matthieu et pour Luc, et pour lequel le mot supersubstantiel est étymologiquement plus correct. Mais les avis sont partagés

Aussi, comme nous l’avons vu, il peut être question du pain pour notre subsistance terrestre, (mais aussi une attitude, une parole, un geste qui nourrit notre prochain). Et il nous faut nous arrêter en ce sens du pain pour notre subsistance terrestre au don de la Manne dans le désert, après le passage de la mer rouge. Dieu accompagne son peuple et ne va pas le laisser mourir de faim. Mais le peuple n’a pas confiance et il récrimine sans cesse :

Psaume 77
« Dieu fend la mer, il les fait passer, dressant les eaux comme une digue ;
le jour, il les conduit par la nuée, et la nuit, par la lumière d'un feu.
Il fend le rocher du désert, les désaltère aux eaux profondes ;
de la roche, il tire des ruisseaux qu'il fait dévaler comme un fleuve.
Mais ils péchaient encore contre lui, dans les lieux arides ils bravaient le Très-Haut ;
ils tentaient le Seigneur dans leurs cœurs, ils réclamèrent de manger à leur faim.
Ils s'en prennent à Dieu et demandent : « Dieu peut-il apprêter une table au désert ?
Sans doute, il a frappé le rocher : l'eau a jailli, elle coule à flots ! Mais pourrait-il nous donner du pain et procurer de la viande à son peuple ? »
Alors le Seigneur entendit et s'emporta … sa colère monta contre Israël.
car ils n'avaient pas foi en Dieu, ils ne croyaient pas qu'il les sauverait.
Il commande aux nuées là-haut, il ouvre les écluses du ciel :
pour les nourrir il fait pleuvoir la manne, il leur donne le froment du ciel ;
chacun se nourrit du pain des Forts, il les pourvoit de vivres à satiété …
Sur eux il fait pleuvoir une nuée d'oiseaux, autant de viande que de sable au bord des mers.
Elle s'abat au milieu de leur camp tout autour de leurs demeures.
Ils mangent, ils sont rassasiés, Dieu contentait leur envie.
Mais leur envie n'était pas satisfaite, ils avaient encore la bouche pleine …
Et ils péchaient encore, ils n'avaient pas foi en ses merveilles. »

Dieu s’occupe de son peuple, il le libère, il le sauve, il l’accompagne, il lui donne ce qui convient : « Il les désaltère aux eaux profondes » Puis il va leur donner la manne, le froment du ciel, « il les pourvoit de vivre à satiété, il fait pleuvoir une nuée d'oiseaux, autant de viande que de sable au bord des mers … Ils mangent et les voilà rassasiés. »

Dieu ne les abandonne pas et pourtant quelle est leur comportement :
« Ils n'avaient pas foi en Dieu, ils ne croyaient pas qu'il les sauverait. »
« Ils péchaient encore, ils n'avaient pas foi en ses merveilles. »

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »  Dieu veut conduire son peuple à la pleine confiance envers lui, à la foi. Aussi il leur donne la manne, mais pas plus qu’il n’en faut, seulement ce qui convient pour un jour. La nourriture au jour le jour. Une manière de lui enseigner la confiance et l’abandon entre ses mains. Ceux qui prenait plus en étaient pour leur frais, la manne pourrissait. On pourrait penser que c’est une belle histoire racontée dans les textes anciens et donc du passé. Rappelons-nous le témoignage de Nassera Frugier acculé à la confiance et à l’abandon entre les mains du Père : « Ma prière était entendue au fur et à mesure, chaque jour et il m’était donné ce dont j’avais besoin, ni plus, ni moins. » Et le témoignage des repas servis pour les pauvres, deux fois par semaine : « Depuis deux ans que nous servons ces repas, nous avons toujours reçu les denrées nécessaires sans jamais dépenser un centime »

C’est vrai pour aujourd’hui ! ce qui nous est demandé, c’est la foi dans le Père qui s’occupe de nous ici et maintenant, la foi en ses merveilles. « Rien n’est trop merveilleux pour Dieu » dira l’un des trois personnages du récit du chêne de Mambré, à Abraham. Oui « rien n’est trop merveilleux pour Dieu ! » Il fait pour nous des merveilles si nous lui permettons d’agir en toute confiance et en toute dépendance à son amour inconditionnel.

Le tournant : du pain de la terre au pain de l’éternité

Dans l’Evangile selon St Jean, Jésus explique et c’est là comme un tournant, le passage du pain quotidien au pain « supersubstantiel ».
Tout d’abord il y a la multiplication des pains et des poissons à la foule rassemblée au désert pour l’écouter. Les disciples sont mis à contribution : « Jésus leva les yeux et vit qu’une foule nombreuse venait à lui. Il dit à Philippe : « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire. »
Par l’intermédiaire de Philippe, les disciples doivent reconnaitre leur incapacité : Philippe lui répondit : « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. » (6, 5-7)
Nourrir cette foule paraît impossible. « Ce qui est impossible à l’homme, dira Jésus, est possible à Dieu. » Toujours est-il qu’il suffira de cinq pains et deux poissons pour que la foule soit rassasiée et il restera douze paniers plein. Avec Dieu, c’est toujours la surabondance ! Et l’émerveillement. Et tout part de la pauvreté, de la fragilité. Il faut poser les deux pieds dans le vide pour faire l’expérience d’être porté sur les mains des anges, comme l’évoque le psaume 90 : « Il donne mission à ses anges de te garder sur tous tes chemins. Ils te porteront sur leurs mains. »
Là encore, Jésus qui reçoit tout du Père appelle à la confiance ! C’est une invitation à se détourner de soi pour se centrer sur le Père qui nourrit gratis les oiseaux du ciel : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? » Là, au désert, alors qu’il n’y a rien ou si peu, cinq pains et deux poissons, Dieu fait des merveilles !

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ». Bien-sûr qu’il le donne ! Encore faut-il le voir et le recevoir !

Mais le pain quotidien qui nourrit les corps n’est pas tout. Jésus va inviter les foules qui le cherche après cette multiplication des pains à se tourner vers une nourriture plus essentielle : « Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son sceau. » (6, 27)

Quelle est donc cette nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle ?

 La Parole lue et proclamée

Commençons par la Bible et la Parole de Dieu. Ainsi nous découvrons que si Dieu a fait cheminer son Peuple au désert, s’il lui a fait sentir la faim, s’il l’a fait passer par la pauvreté, c’est pour qu’il apprenne la confiance en un Père qui ne peut l’abandonner, mais aussi pour qu’il se laisse éduquer en se nourrissant d’un pain particulier : la Parole divine, l’enseignement de Dieu :

« Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l’a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t’éprouver et savoir ce que tu as dans le cœur : allais-tu garder ses paroles de vie, oui ou non ? Il t’a fait passer par la pauvreté, il t’a fait sentir la faim, et il t’a donné à manger la manne – cette nourriture que ni toi ni tes pères n’aviez connue – pour que tu saches que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur.Ton vêtement ne s’est pas usé sur toi, et ton pied ne s’est pas enflé, au cours de ces quarante années ! Tu le sauras en ton cœur : comme un homme éduque son fils, ainsi le Seigneur ton Dieu fait ton éducation. » (Dt 8, 2-5)
Le mot « désert » se dit en hébreu « mid’bar » ce qui signifie le « lieu de la Parole ». C’est ainsi que nous trouvons dans le livre du prophète Osée :
« Je vais la séduire, la conduire au désert (lieu de la parole) et je parlerai à son cœur. »
Et nous trouvons au psaume 80 :
« C'est moi, le Seigneur ton Dieu, qui t'ai fait monter de la terre d'Égypte ! Ouvre ta bouche, moi, je l'emplirai  Ah ! Si mon peuple m'écoutait, Israël, s'il allait sur mes chemins ! Je le nourrirais de la fleur du froment. » (Ps 80, 11-17)
La Parole est une nourriture, l’écouter, la manger c’est se laisser éduquer. Cette parole manduqué comme du pain apporte la joie. C’est le témoignage que nous donne le prophète Jérémie :
« Quand je rencontrais tes paroles, je les dévorais ; elles faisaient ma joie, les délices de mon cœur, parce que ton nom était invoqué sur moi, Seigneur, Dieu de l’univers. » (15,18)
Et Ezéchiel est invité lui aussi à manger la Parole écrite sur un rouleau :
Le Seigneur me dit : « Fils d’homme, ce qui est devant toi, mange-le, mange ce rouleau ! Puis, va ! Parle à la maison d’Israël. » J’ouvris la bouche, il me fit manger le rouleau et il me dit : « Fils d’homme, remplis ton ventre, rassasie tes entrailles avec ce rouleau que je te donne. » Je le mangeai, et dans ma bouche il fut doux comme du miel. » (Ez 3, 1-3)
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour »
Jésus reprendra à son compte les paroles du deutéronome lors de ses tentations au désert :
« Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Le pain de ce jour c’est donc aussi la Parole, la Parole des Ecritures qu’il nous faut manduquer, ruminer, nous nourrir. Prendre du temps chaque jour pour lire les Evangiles où autres textes de la Bible. Nous avons « Prions en Eglise » ou « Magnificat » qui donnent les textes liturgiques du jour. Cela demande une détermination au quotidien, détermination que nous demandons au Père de nous donner. Les fruits de cette manducation sont multiples. Nous l’avons entendu : « Quand je rencontrais tes paroles, je les dévorais ; elles faisaient ma joie, les délices de mon cœur. » « Je mangeai le rouleau, et dans ma bouche il fut doux comme du miel. » La Parole également « éduque » : « le Seigneur ton Dieu fait ton éducation ». Elle imprime en soi par la manducation, « les sentiments qui sont dans le Christ Jésus ».
Dans les monastères aux bâtiments traditionnel, l’Eglise et le réfectoire sont en parallèle et l’on passe de l’un à l’autre par le cloître. La nourriture pour la vie du corps et la nourriture spirituelle pour la vie du cœur. Les deux se rejoignent car les deux nourritures viennent de la même Source, du même Père. Les offices au nombre de sept sont comme des repas où l’on mange et rumine la Parole, que ce soit par le plat des psaumes ou celui des autres lectures bibliques. Il en est ainsi de la liturgie des heures ou bréviaire, que les ministres ordonnés et les religieux sont appelés à célébrer chaque jour. Depuis le Concile Vatican II, tous les fidèles y sont fortement invités. C’est la prière de toute l’Eglise. Le repas de l’Eglise.
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »
St Jérôme fait le lien entre la Parole et l’Eucharistie, montrant l’unité entre la Parole lue ou proclamée qui se donne à manger et la Parole incarné qui se donne également à manger :
« Nous lisons les Saintes Écritures. Je pense que l’Évangile est le Corps du Christ ; je pense que les Saintes Écritures sont son enseignement. Et quand il dit : Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang (Jn 6, 53), ses paroles se réfèrent au Mystère [eucharistique], toutefois, le Corps et le Sang du Christ sont vraiment la Parole de l’Écriture, c’est l’enseignement de Dieu. »

 la Parole incarnée

C’est que tout ce que Jésus a enseigné, il l’a vécu et accompli, et en lui il nous donne à voir la Parole vivante et agissante « lui qui ne fait rien qu’il n’ait vu faire au Père et qui ne dit rien qu’il n’ait entendu dire au Père. » Il enseigne et il accomplit ce qu’il dit en libérant et en guérissant. C’est ainsi qu’il donne le salut. Ce mot signifiant la « santé ». Il rend la santé profonde et essentielle qui peut se répercuter sur le corps. Donc il incarne la Parole qu’il proclame. Il est la Parole vivante.
Et c’est ainsi qu’il va dresser une table : « Venez manger de mon pain, buvez le vin que j’ai préparé. » invite la Sagesse dans le livre qui porte son nom (9,4).
Ceci nous oriente vers une nouvelle nourriture qu’il veut pour notre vie essentielle, le pain eucharistique :
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »
« Pain de ce jour » qui pourrait se traduire, comme nous l’avons vu par « pain supersubstantiel », c’est-à-dire au-delà de sa substance. Et en effet le pain Eucharistique devient le Corps du Christ. Il est question alors de « transsubstantiation ». Assumé dans le Christ ressuscité, le pain devient sa vie toute donnée. S’en nourrir nous transforme et nous rend toujours plus semblable à lui, toujours plus fille et fils du Père.
Il y a un passage du pain quotidien au pain supersubstantiel qui est aussi le pain de chaque jour. C’était déjà vrai de la parole proclamé, lu et médité, ce l’est encore plus et infiniment plus de la Parole incarnée qui se donne en nourriture. Les deux d’ailleurs se rejoignent dans le Christ puisqu’il est la clef des Ecritures et que sans lui on ne peut les comprendre.
Ce passage du pain du corps et du pain de l’âme, St Jean Chrysostome l’exprime bien dans une catéchèse baptismale :
« Moïse a levé les mains vers le ciel et en a fait descendre le pain des anges, la manne ; notre Moïse (Jésus) lève les mains vers le ciel et nous apporte la nourriture éternelle. Celui-là frappa la pierre et fit couler des fleuves d'eau ; celui-ci touche la table (l’autel), frappe la table spirituelle et fait jaillir les sources de l'Esprit. C'est pourquoi, comme une source, la table de l'autel est placée au milieu de l'église afin que, de toutes parts, les troupeaux des fidèles affluent à la source pour s'abreuver à ses flots qui nous sauvent.
Tout vient de Dieu, la manne appelé le pain des anges, qui nourrit le peuple d’Israël, dans sa marche au désert et le pain de la table spirituelle qui fait jaillir les sources de l’Esprit.
Jésus dans l’Evangile selon St Jean exprime ce passage avec force : « Moi, je suis le pain de la vie. Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts ; mais le pain qui descend du ciel est tel que celui qui en mange ne mourra pas » (6, 48-50)
Tel est le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui que les pères ont mangé. eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement. » (6,58)
Il y a le pain qui donne la vie au corps sur cette terre mais ne libère pas de la mort corporelle et ce pain est bon en soit et au combien utile, il est un don de Dieu jour après jour. Puis il y a le pain qui donne la vie à jamais et ce pain ne conduit pas à la mort, c’est le pain Eucharistique. Jésus sait en effet qu’il va se donner ainsi en nourriture …
Ce seront toutes les grandes annonces :
« Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. » (6, 51)
« Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. En effet, ma chair est la vraie nourriture, et mon sang est la vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi, je demeure en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. » (6, 54-57)
Et bien-sûr tous ces textes qu’il faudrait expliciter plus profondément conduisent aux paroles de la consécration eucharistique :
« Prenez, mangez, ceci est mon corps livré pour vous. »
Mystère de l’amour total et inconditionnel qui se donne totalement et inconditionnellement en nourriture pour notre vie, la vie éternelle, une vie de communion totale avec le Père par le Fils incarné, dans l’Esprit-Saint et en eux avec nos frères et sœurs humains de tous lieux et de tout temps.
« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. »
C’est le pain de l’universalité comme le Notre Père est la prière de l’universalité en tant que nous ne pouvons la dire que par le Fils incarné qui nous l’a apprise et dans l’Esprit par qui nous l’exprimons.  Le « Notre » nous rend solidaire de toute l’humanité en communion avec laquelle nous la disons. Non pas « Mon Père » mais « Notre Père. »
Relisons les textes de la messe, nous verrons que tous s’adressent au Père et aboutissent à la prière du « Notre Père ». La manducation du corps du Christ qui est une invitation au cœur de la prière eucharistique au moment de la consécration – prenez, mangez - et trouve son achèvement dans la communion sous la forme du pain, nous conduit comme dit précédemment à un renouvellement dans la filiation : « Nul ne peut allez au Père sans passer par moi. »
Oui, « donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », ce Pain « supersubstantiel » qui nous unit à ton Fils pour une vraie filiation envers toi, Père, une filiation renouvelée et restaurée qui nous unit à toi comme le Christ, ton Fils bien-aimé t’es uni : « Moi et le Père nous sommes UN » Et cela n’est possible qu’en lui, le Bien-aimé !

Conclusion

Alain Noël, fondateur du « Monastère intérieur, qui a écrit le livre intitulé « Le Notre Père, échelle du salut », déjà cité précédemment, invite le lecteur à prendre le Notre Père « en sens inversé » pour un parcours spirituel riche et fécond, qui allant du « Amen » qui est le nom que se donne Jésus dans l’Apocalypse - « Ainsi parle l’Amen, le témoin fidèle et vrai » (Ap 3, 14) - aboutit au Père. La formule « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » se trouve être alors l’échelon qui précède « Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ».
On comprend que cette formule « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » est à la fois une demande de libération du doute et du soupçon envers un Père qui ne s’occuperait pas vraiment de nous alors qu’il sait ce qu’il nous faut - rappelons-nous le Psaume 77 : « ils n'avaient pas foi en Dieuils n'avaient pas foi en ses merveilles » - pour une vraie rencontre filiale avec ce Père qui nous donne tout ce dont « nous avons besoin avant même que vous l’ayez demandé » :  « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. »
On comprend que cette formule nous conduit à faire la volonté du Père comme Jésus s’est nourrit de cette volonté en nourrissant des foules. Nous aussi, nous devons nous ouvrir au besoin de nos frères en humanité : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire etc … » Dieu nous attend en chacun pour que nous lui soyons semblable dans la compassion et l’amour : « Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait. » Il s’agit de la perfection de l’amour et du don, de la fraternité et de la compassion.
On comprend que cette formule nous conduit à la « lectio divina » au quotidien : « Je mangeai le rouleau, et dans ma bouche il fut doux comme du miel. » Dans l’apocalypse où nous retrouvons ce texte tiré du prophète Ezéchiel, il est dit qu’en le mangeant, il apporte aussi de « l’amertume ». C’est que la Parole de Dieu nous met à nu. L’auteur de la lettre aux hébreux écrit : « Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur. » (4,12) La Parole ruminée et ingérée déclenche en soi, par une mise en lumière de notre vie, un appel à la conversion, un désir de conversion : « Ta parole est la lumière de mes pas, la lampe de ma route. » (Ps 118, 105)
On comprend que cette formule nous conduit à la manducation du « Pain de vie » pour une relation renouvelée envers le Père. Le Christ nous donne, en nous donnant de le manger, de nous unir pleinement à lui, il nous assume en lui pour que nous demeurions en lui comme il demeure en nous et que sa relation au Père devienne la nôtre : « Moi et le Père nous sommes UN ». « Qui me voit voit le Père. » Voilà notre mission : « Par Jésus, en Jésus et avec Jésus, rendre gloire au Père dans l’Esprit-Saint, en le révélant à travers notre vie, une vie toute donnée au service du frère »
Oui que cette prière illumine et transforme nos cœurs et nos vies pour la gloire de Dieu et le salut du monde :
Notre Père, qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation
mais délivre-nous du Mal.
Amen

Notre Père…..

 

   

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