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Le Grand-Orgue

 
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 Un Cavaillé-Coll de 1857 les inaugurations

Certains musicologues se sont intéressés au rite du concert, au rapport entre son contenu, une époque, la capacité d’écoute du public, les goûts. Ainsi, on le sait, au XIXème, le récital était varié : par ex. une sonate pour piano solo , puis une mélodie, avec chanteur ; puis violon et piano etc.

En ce sens, du point de vue de la durée tout au moins, on ne peut qu’être admiratif à la lecture du programme de l’inauguration de 1930 par Marcel Dupré. Il s’agit de deux concerts « fleuves », où l’endurance, tant du concertiste que du public, sont mises à l’épreuve. Deux récitals où chaque fois, notons-le, la Maîtrise de la cathédrale a sa part.

L’ensemble des manifestations de l’inauguration d’un orgue ne sont pas sans rappeler la conception du concert au XIXème : audition de classe d’orgue, Salut du Saint-Sacrement, Bénédiction, un ou deux concerts proprement dits d’inauguration (orgue solo). On constate cette profusion, et en 1930, et en 1993.

C’est l’occasion de dire que l’inauguration d’un orgue est, ou devrait toujours être, une fête d’exception. Liturgie et concert « solo » s’entremêlent et créent cette variété du concert tant appréciée au siècle romantique.


L'inauguration de 1993

Les concerts de cette inauguration furent donnés le samedi 22 mai et le dimanche 23 mai 1993 par :

Daniel Roth :
organiste titulaire de l'église Saint-Sulpice à Paris
professeur à l'école supérieure de musique de Sarrebruck

et

• Philippe Lefèbvre
Organiste titulaire ded Notre-Dame de Poaris
Directeur du Conservatoire de Lille

Programmes des 22 et 23 mai

• Le samedi 22 mai, l'audition de Mme Salvignol-Nisse, professeur au Conservatoire et des élèves de la classe d'orgue fût suivie par la Bénédiction solennelle des Grandes-Orgues, par Monseignur Chabert, Archevêque de Perpignan, puis par le concert par Daniel Roth.

• Le dimanche 23 mai, la journée commença par la Grand'Messe solennelle avec Philippe Lefebvre à l'orgue et M. L'abbé Millasseau à la direction de la chorale Sine-Nomine. Dans l'après-midi, une visite de l'orgue par J.P. Decavele et O. Poisson précéda le second concert d'inauguration donné par Philippe Lefebvre.

>> Télécharger le programme officiel

Concert de Daniel Roth

Ch.-M. Widor : 5ème Symphonie (Allegro - Adagio - Intermezzo)
J-S. Bach : Prélude et Fugue en mi bémol majeur
C. Franck : Cantabile
L. Vierne : 1ère Symphonie (Allegro)
O. Messiaen : L'Ascension - Prière du Christ montant vers son Père - Transport de joie
D. Roth : Improvistaion

Concert de Philippe Lefebvre

J-S. Bach : Fantaisie et Fugue en sol mineur
F. Liszt : Prélude et Fugue sur le nom de Bach
C. Franck : 2ème Choral en si mineur
M. Dupré : Résurrection
M. Duruflé : Prélude et Fugue sur le nom d'Alain
Ph. Lefebvre : improvisation

L'inauguration de 1930

Les 23 et 24 novembre 1930, Marcel Dupré donna 2 récitals pour inaugurer les grandes orgues restaurées. Deux trés grands moments musicaux qui restèrent longtemps dans les mémoires des mélomanes présents.

René Dumesnil écrit à propos de cet organiste, compositeur et improvisateur de génie :

« Son œuvre est considérable, mais ce n’est pas seulement aux ouvrages publics qu’il doit une réputation universelle : son talent d’improvisateur fut reconnu en tous lieux du monde, pour l’un des plus extraordinaires dont un musicien ait été doué, et l’on a souvent regretté que cette musique édifiée sur un thème donné se soit évanouie à mesure qu’elle naissait. »

 

Récital du 23 novembre 1930
 

D'abord, « les classiques » :

J.-S. Bach : Toccata et Fugue en ré mineur
J.-S. Bach : Deux Chorals

Haendel : deux variations d’un concerto

Couperin
Clérambault

Schumann : une des Etudes en forme de Canon
Liszt : Prélude et Fugue sur B. A. C. H.


Puis « les modernes » :

Franck : Prélude, Fugue et Variation
Widor : un mouvement d’une Symphonie
Dupré : Prélude et Fugue en sol mineur
Dupré : Cortège et Litanie

Improvisation sur un thème donné :
« Montanyas Regaladas »

Pendant la quête, Maîtrise de la cathédrale :
Gounod : Chœurs de Gallia

Au Salut :
Palestrina, Bach, Mozart, Franck.

 
Commentaire à propos de l’improvisation sur la mélodie :  « Montanyas Regaladas ».

« Le maître, après dix secondes de réflexion a attaqué son sujet qu’il a exposé à quatre reprises, avec des timbres différents, en des variations ornées d’un savant contrepoint ;  un peu plus tard, à la suite d’un divertissement riche et coloré, notre chant national catalan est revenu sous les doigts de l’exécutant, traité cette fois en une fugue magistrale qui s’est terminée en une glorieuse apothéose ».
 
Récital du 24 novembre 1930

J.-S. Bach : Fantaisie et fugue en sol mineur
J.-S. Bach : Deux Chorals :
Christ vient au Jourdain et Réjouissez-vous, Chrétiens

Daquin : Noël avec variations

Mozart : Fugue en ut mineur (transcription, par Marcel Dupré)

Vittoria : O vos omnes, qui transitis viam,
chœur chanté par la Maîtrise

Mendelssohn : 4ème Sonate en si b

César Franck : 1er Choral et Pastorale

Henri Busser : Prière angélique, solo de chant

Marcel Dupré : Symphonie-Passion

Charles-Marie Widor : Variations de la 5ème Symphonie

Improvisation sur un thème donné

Salut solennel, par la Maîtrise :
Adoramus te Christe (Palestrina) ;
Ave Maria (Arcadelt) ;
Tantum ergo, solo et chœur (Guilmant),
Louez le Dieu puissant, choral (J.-S. Bach)

Charles-Marie Widor : Toccata de la 5ème Symphonie.

Sources :  Henry ARAGON – L’Orgue de la cathédrale de Perpignan (1504 – 1930) – Sa Restauration – L’Inauguration – Notice historique et archéologique – Ed. Imprimerie de l’Indépendant – 1930.

Nota : nous citons les œuvres telles qu’elles sont décrites dans cet article. Avec des italiques aléatoires parfois ; avec les titres de choral de Bach en français, sans référence de BWV.

L’inauguration de 1857 ... par les coupures de presse de l’époque

Se plonger dans les coupures de presse des années 1854 – 57, c’est s’immerger dans une époque, appréhender un peu le goût de l’auditoire et la vie musicale dans ces années.  En ce sens, c’est très intéressant !  Bonne lecture !

Avant l’inauguration

Entre 1854 et 1857, le Journal des Pyrénées Orientales (JPO) parle plusieurs fois du grand-orgue de la cathédrale. D’abord pour annoncer sa restauration :

« On annonce que de grands travaux d’amélioration vont être faits à l’orgue de la cathédrale. M. Cavaillé fils, l’un des organistes les plus distingués de Paris, était à Perpignan il y a quelques jours pour traiter de cet objet » (JPO du 12 mai 1854 n°36).

L’instrument est désigné comme « l’un des plus beaux de France » (14 octobre 1856) ; « un des plus considérables » (19 mai 1857).

Dans ces années, l’organiste titulaire est Monsieur Bonaventure-Petit (Prades 1811 – Perpignan 1901), « élève affectionné, digne émule de M. Lefébure » (JPO, 29 décembre 1857 n°100).  « Mr Lefébure », c’est Louis James Alfred Lefébure-Wely (1817, Paris – 1869/70, Paris : il décèdera dans la nuit du 31 décembre 1869, d’où le doute qu’exprime : « 1869/70 »). Véritable star de l’époque et organiste de la Madeleine à Paris.

Le 22 mai 1857 (JPO), la restauration de l’instrument avance bien et permet de s’en faire une idée assez précise. Citons toujours : orgue inachevé encore, mais :

« les basses remplissent de leurs effusions harmonieuses la vaste nef de St-Jean. Le medium et les dessus sont d’une belle qualité et d’une égalité parfaite (…). Les jeux de flûte, le hautbois, la clarinette sont imités à s’y méprendre. Les voix humaines surtout ont produit une vive sensation pendant l’élévation. Notre organiste, M. Petit, s’est fort bien acquitté de sa mission, il a su tirer un bon parti des jeux du nouvel orgue, tout en faisant apprécier les nombreuses ressources que renferme cet instrument ».

Suit l’éloge, par le journaliste, d’Aristide Cavaillé-Coll, et le désir  « (d’) entendre dans cette occasion (pour l’inauguration et peut-être aussi les cérémonies de Noël – C’est nous qui ajoutons) M. Lefébure-Wely, dont la réputation est devenue européenne ».

Expertise confiée à Monsieur Lissajous, « professeur de physique au lycée St-Louis ». Expertise « du 15 au 20 de ce mois » (JPO du 8 décembre 1857 n°95).

« M. Lefébure-Wely, le célèbre organiste de la Madeleine est incessamment attendu pour faire la séance d’inauguration. On nous assure que cet habile artiste arrivera assez tôt pour donner aux habitants de notre ville, comme il l’a gracieusement offert, les prémices de son beau talent, pendant les offices de la Noël. Nous nous empressons de faire part à nos lecteurs de cette bonne nouvelle » (JPO du 22 décembre 1857 n°99).

L’orgue est maintenant « de premier ordre, plus important par son étendue et la variété de ses effets que l’orgue célèbre de la Madeleine, où M. Lefébure-Wely a conquis une réputation vraiment Européenne » (même article).


L’inauguration

Elle a lieu le 26 décembre 1857, « à 7 heures ½ du soir »  (JPO du 22 décembre 1857 n°99).

« Il faut (…) s’écrier avec enthousiasme : beau, beau ! sublime, sublime ! Voilà la part de M. Lefébure, de l’éminent artiste, aux suaves, aux terribles, aux saintes inspirations, à l’égard duquel il faudrait se borner aux commentaires de Voltaire sur Racine ». Suit un hommage du journaliste sur le facteur d’orgues.

Le journaliste évoque « une mélodie suave, céleste » pour l’entrée de l’évêque.

« De riches inspirations se sont graduellement succédé. Les deux premiers morceaux  (…) avaient évidemment pour but de faire entendre les divers jeux d’une nature calme et placide. Les contrastes sont arrivés plus tard : les effets formidables, le tonnerre, les bombardes ont éclaté à leur tour… Le grand artiste s’est surpassé. Citons surtout un tableau de fête champêtre, interrompue par un épouvantable orage ; rappelons-nous cette prière, en chœur de voix enfantines, avec accompagnement de bruits de tonnerre, de pluie, de grêle… Quelle puissance que celle de l’harmonie ! Quel bonheur, pour un artiste d’un tel génie, de trouver sous ses mains énergiques le moyen de traduire instantanément ses grandes pensées, ses sublimes improvisations ! …  » (JPO, 29 décembre 1857 n°100).

Citons une autre source , toujours à propos du concert d’inauguration :

« Il faudrait avoir l’imagination et l’organisation heureuse de l’artiste pour bien rendre les impressions qu’il a communiquées à son auditoire ; il l’a rendu rêveur et tendre avec lui ; après l’avoir animé et ému dans ce moment de trouble de la nature, il a réveillé sa foi par la prière. Une scène pleine de fraîcheur et empreinte d’une douce gaîté, est venue ensuite, par son heureux contraste, soulager notre poitrine oppressée. Après ces belles improvisations, une magnifique et brillante marche militaire de sa composition a heureusement terminé la séance. Bien qu’elle ait duré environ deux heures, j’avoue que je ne me suis arraché de mon siège qu’à regret » (JPO du 6 janvier 1858).


Un commentaire.

On remarque, à la lecture de ces articles au lyrisme suranné mais certainement sincère que Lefébure-Wely improvise et, à peu de choses près, ne joue pas de pièces écrites. Ou alors, il faudrait imaginer que le journaliste, transporté par les improvisations du Maître, a considéré comme négligeable tel ou tel compositeur qu’aurait pu jouer Lefébure-Wely. Les articles sont suffisamment précis sur beaucoup de points pour qu’on en doute.

Quoi qu’il en soit, Lefébure-Wely « sert » au public, certainement, la musque qu’il veut entendre. Musique démonstrative, extravertie, descriptive de manière primaire (tonnerre, effets d’orage etc. ). A ce sujet, notons que l’orgue de Perpignan comporte une « pédale n°1 » ou pédale d’orage, permettant d’enfoncer les cinq premières touches du pédalier en même temps (do , do dièze, ré, ré dièze, mi). Cet artifice était à l’époque très demandé, pas seulement à Perpignan où, en plus, le dispositif ouvre la mâchoire de la tête du Maure qui orne la clé de voûte sous tribune.

En matière de musique écrite, rappelons que César Franck n’a encore rien composé ou presque : il ne compose ses Six Pièces qu’à partir de 1859. Le monde de Franck est de toutes manières bien loin de celui de Lefébure-Wely. Le monde de Boely également (qui meurt en 1858).

Ce que décrit le Journal des Pyrénées Orientales, improvisation ou non, correspond bien à l’œuvre écrite de Lefébure-Wely (lequel, à Perpignan, est tout de même influencé par le temps liturgique de Noël, temps qui justifie les pastorales, le pittoresque, l’évocation de la nature).

Notamment, il existe une pièce, intitulée : Scène Pastorale pour une inauguration d’orgue ou une Messe de minuit, de Louis-James-Alfred Lefébure-Wely (partition éditée chez Forberg).  Tout y est, début en danse-musette, solo de hautbois, solo rapide et léger de la petite flûte (4’), chœur de voix humaine, (la « prière de voix enfantines » qu’évoque le journaliste, c’est probablement ce passage, intitulé « Invocation »), et bien entendu l’orage (avec pédale d’orage, mais aussi avant-bras sur le clavier.

Voilà bien de quoi resituer une époque.

Sources : Jean-Pierre Baston
Merci à Laurent Pie pour les documents qu’il nous a procurés.
De cet auteur, aux Archives départementales de Perpignan, on peut lire le catalogue de l’œuvre de Bonaventure-Petit (14 pages dactylographiées – 1994).
Voir aussi le fonds musical 124 J (Fonds musical Bonaventure et Emile Petit).

 

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