Cathédrale saint-Jean-Baptiste

Sous l’égide du Précurseur

À Perpignan, ne cherchez pas la place de la Cathédrale : elle n’existe pas ! Dans notre belle cité catalane il y a pourtant bien une cathédrale, magnifique – je vais vous en parler – mais la vaste place qui précède son parvis porte le nom d’un homme politique français du XIXème siècle assurément bien oublié de tous. À quand le changement ? Place de la cathédrale (anciennement place Gambetta) !

De cette place on découvre une immense et étrange façade, caractéristique de ce qu’on appelle le gothique méditerranéen. Notre cathédrale, en effet, se protège d’un soleil généreux, un seul vitrail en façade ; les autres, quand on franchit la porte sont parcimonieusement répartis dans les chapelles latérales et les deux transepts nord et sud. Seul le chœur fait exception concentrant une joyeuse, abondante et multicolore lumière sur le lieu du drame, là-bas, tout au bout de la longue et majestueuse nef unique. Oui, le drame, une affaire de mort, de résurrection, d’amour et d’espérance. Les hôtes familiers de ce lieu exceptionnel l’appellent la messe ou l’Eucharistie.

Je dirai même que cet immense édifice est fait avant tout pour cela, pour accueillir ce drame dont inlassablement, depuis des siècles, depuis 20 siècles, en de multiples lieux sur la planète on fait « mémoire ». Son acteur principal, avant d’être cruellement et injustement mis à mort, la veille de son exécution, capitale et publique, avait fait, au milieu d’une poignée d’amis, ce geste dramatique, répété quotidiennement dans notre cathédrale comme en tant d’autres églises plus modestes.

Ce geste ? «Il prit du pain, dit c’est mon corps, prenez, mangez…puis du vin… et il dit à nouveau : prenez, buvez, c’est mon sang… » Et c’est parce qu’il ajouta : «vous ferez cela en mémoire de moi… » que la cathédrale où nous nous trouvons  existe, comme  toutes  les cathédrales.

L’évêque, aujourd’hui émérite, d’une autre cathédrale prestigieuse, celle de Strasbourg, écrit dans le dernier ouvrage qu’il vient de publier, et dont je me permets de recommander la passionnante lecture :

« … qu’il suffise, dans un pays comme la France, de compter simplement les églises ! … ces œuvres ne sont pleinement intelligibles que si l’on prend en compte la foi qui a contribué à leur conception, à leur réalisation et à leur réception. Et j’ajouterai que si elles ont été portées par la foi, il est bien possible qu’elles puissent toujours porter vers elle »(1).

Et quelques pages plus avant, Monseigneur Doré, à propos du drame dont il est fait mémoire dans toute cathédrale, dans toute église, éclaire ce terme de «mémoire» par cette belle remarque :

« dans la liturgie, le présent prend figure d’éternité parce que le temps devient celui de la présence et de l’action de Dieu »(2).

Mais ressortons un instant au pied de l’immense façade, d’autant plus émouvante dans sa nudité architecturale qu’elle est construite avec les mêmes matériaux que les édifices vernaculaires de nos villages catalans, les «  masias »(3)qui ont été longtemps le cœur d’une ruralité, véritable conservatoire de notre culture ; immense mur fait des galets de la Têt, le fleuve perpignanais, et de ses «  cayroux » dont l’accumulation infinie modèle l’emblématique Castillet, porte nord des remparts disparus, porte Notre-Dame, c’était déjà une annonce !…

L’énorme beffroi en fer forgé qui compense la dissymétrie des tours inachevées, rappelle que le Canigou, « Montanyas regaladas son las del Canigo que tot l’istiu florexen, primavera y tardor »(4)est gorgé de ce fer qui semble en asseoir la majesté dressée au-dessus de la plaine du Roussillon.

À gauche se cache Saint-Jean-le-Vieux, l’église romane primitive dont on annonce, enfin, la prochaine restauration, et dont l’antique clocher en forme de tour lombarde n’a conservé que sa base encore visible, et désormais prolongé d’une tour octogonale. Elle abrite un joyeux carillon, un des plus beaux de France dont les concerts estivaux réjouissent le cœur des mélomanes qui se pressent à ses pieds.

Appliqué contre la façade un narthex du XVIIèmesiècle est surmonté d’une statue représentant, dans une maigreur confirmant son régime alimentaire, du miel et des sauterelles, un homme à l’allure étrange, vêtu d’une peau de chameau et portant, dans la main droite, un bâton en forme de croix. Il se prénomme Jean- Baptiste. Sa particularité c’est d’être le « patron » de la cathédrale ainsi d’ailleurs que de la ville de Perpignan, tellement plus que Gambetta. Il est surtout le petit cousin de l’acteur du drame que j’évoquais, leurs mères étaient cousines, Marie et Élisabeth. Oui, Jean- Baptiste, cousin de Jésus, qui se rencontrèrent en frémissant, disent les Évangiles, l’un et l’autre étant encore dans le ventre de leur mère respective.

Traversons le court narthex, poussons la porte, et c’est la surprise et l’émotion toujours renouvelées : une unique, large,  longue  et  vaste  nef,  chatoyante de ses peintures murales récemment et brillamment restaurées. Cette insolite  largeur  s’explique  par la modification du plan initial qui s’imposa, déjà, pour des raisons économiques. Commencée pour être à trois nef, une principale et deux latérales, comme en témoignent les trois absides : celle du chœur dédiée à Jean Baptiste, et les deux latérales, dédiées, au sud à Saint Pierre au nord à Marie à la « mangrane » (« la grenade  » le fruit, pas l’explosif !) comme en témoignent aussi les deux transepts nord et sud. Elle s’acheva en une nef unique et majestueuse, bordée de chapelles latérales.

Les chapelles vous pouvez les parcourir, en admirer entre autres, le riche mobilier de retables. Vous passerez sous les splendides grandes orgues pour découvrir dans une chapelle qui est le point de jonction de la complexe articulation entre Saint-Jean-le-Vieux et Saint-Jean Baptiste, une belle vierge romane, Notre-Dame des Ruisseaux (« dels correchs »), cette modeste appellation rappelle les irrigations médiévales de ce coin de la cité.

Et maintenant prenez, ou écoutez, votre guide : il vous en dira davantage sur tous les trésors d’art que renferme cet édifice.

Mais au fait, quel édifice ? Où sommes-nous ? Où êtes-vous ? Pourquoi se dresse-t-il ici ? Ce ne sont ni les pyramides, ni la tour Eiffel, autres merveilles du génie humain, nous sommes dans une église, dans une cathédrale. La réponse à ces questions, qu’il ne faut pas oublier de se poser, je la donnerai volontiers en rappelant le titre du bel ouvrage de Mgr Joseph Doré que j’ai déjà cité : à cause de Jésus ! Oui, sans Lui, vivant il y a deux mille ans, sans lui, mort assez jeune, sans lui, surtout, rencontré vivant par delà sa mort par ses plus proches amis, sans ses amis et ceux qui depuis 2000 ans font confiance à leur témoignage et reconnaissent en lui la présence d’un Dieu qui aime les hommes et leur ouvre les portes de l’Espérance, sans Lui, il n’y aurait ici, peut-être, qu’une place Gambetta beaucoup plus grande mais sans horizon ouvert sur l’infini…

Père Jean-Baptiste Blondeau p.s.s.


(1) À cause de Jésus. Pourquoi je suis demeuré chrétien et reste catholique, par Monseigneur Joseph Doré, archevêque émérite de Strasbourg, Plon éditeur, p. 161.
(2)  Ibidem p. 179
(3) Ferme traditionnelle en Catalogne et en Aragon
(4) « Des montagnes agréables sont bien celles du Canigou qui fleurissent tout l’été, pendant le printemps et pendant l’automne »

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